Adil Rami – Autopsie

Adil Rami – Autopsie

Qui suis-je ?

Quand je lis les journaux, je n'ai pas envie de me connaître. Je suis devenu un fait divers dans les tabloïds. Un people immonde, un délit de plutôt belle gueule, un " ça ne m'étonne pas de lui ". Je n'ai plus de palmarès, plus de statistiques élogieuses, aucune offre juteuse pendant un mercato d'été, je n'ai plus que des conquêtes qui exposent avec obscénité notre vie intime sur Instagram. J'ai voulu être célèbre. J'ai cherché toute ma vie la chaleur des spots et mon nom sur papier glacé. J'ai rêvé de femmes sex-symbol. J'ai couru après le ballon et après la notoriété. J'ai été adoré en 2018 quand la France est devenue cham- pionne du monde. Ma moustache en gri gri, mon zozotement et mon bagout en bon client médiatique. Invité, convoité, complimenté, dragué, sucé, blindé. J'ai été grisé par cette étoile sans jouer. On m'a bien aimé, je crois...

Qui suis-je ?

Aujourd'hui, les compliments ont disparu : " monstre, men- teur, violent, pervers narcissique, sociopathe, harceleur "... Mon sourire en bandoulière ne me suffit plus. Je suis montré du doigt, insulté, stigmatisé, effacé des personnes fréquentables, menacé de mort sur les réseaux sociaux, coupable et condamné. Ai-je " torturé physiquement et émotionnellement " ? N'aurais-je " aucun respect pour les femmes, sauf ma mère " ? Tout le monde sait, parle, je passe sur BFM entre les guerres et les grèves, je suis une métastase de me too. Rami, ce porc n'a pas violé, n'a pas agressé, mais il aurait pu, vous avez lu ce qu'elle a écrit. Ma famille est là comme toujours. La merde se répand partout et les mauvaises langues se délient. " Ils le protègent, comme ils ont toujours laissé faire les hommes violents chez eux. Ils devraient avoir honte. Leur père, qui les a abandonnés, avait plusieurs femmes. " Tellement choquant ce bâtard. Il faut qu'il paye. Bien fait pour sa morgue. C'est un mauvais Français, un mauvais musulman, un mauvais gars, un mauvais père, un mauvais footballeur.

JANVIER 2020

Qui suis-je ?

Je suis fils, je suis frère, je suis non pratiquant, je suis sportif, je suis défenseur, j'étais international, je suis papa, je suis amoureux, je suis infidèle, je suis ambitieux, je suis drôle, je suis festif, je suis en colère, je suis une saloperie, je suis un sourire, je suis numéro 23, je suis riche, je suis dépensier, je ne suis pas assez riche, je suis seul, je suis extra sportif, je suis excessif, je suis clean, je suis frimeur, je suis célibataire, je grossis, je picole, je sèche, je suis bipolaire, je suis à Fenerbahçe, je suis sur le banc à Fenerbahçe, je ne suis plus sur aucune feuille de match, je suis Sans Club Fixe...

J'ai passé un été 2019 dans la lessiveuse. J'ai été viré de mon club, l'Olympique de Marseille pour faute grave après une procédure disciplinaire, j'ai gagné 13756 euros pour l'Association Solidarités Femmes grâce à un combat dans la boue à Fort Boyard, j'ai perdu mon partenariat avec l'association, je relis les accusations sans présomption d'innocence " il m'a broyé les deux mains ", " il m'a balancé par les cheveux "... Je refais le film des dernières semaines, mes caresses, mes étreintes, mes baisers, mes plans cul, mes paroles, mes disputes. Je répertorie dans mes souvenirs ce que j'ai mal fait. Je cherche. Il y a des trucs forcément. Je suis en train de tout perdre. Jusqu'à présent, je n'avais jamais échoué. Peut-être parfois, mais c'était en loucedé. Là, c'est ma première sortie de route aux yeux de tous.

Qui suis-je ?

Et comment en suis-je arrivé là ?